Le journalisme de proximité contribue au bon fonctionnement de la communauté.

A Zurich-Albisrieden, les squatters de la propriété de Koch ont fait sensation depuis 2013.

La proximité, un terrain difficile

Les squatters de Koch-Areal à Zurich-Albisrieden avaient tagué leur colère sur un drap blanc pendu à la fenêtre. Le message était adressé à un journaliste du «Tages-Anzeiger»: «HOHL, HOHLER, AM STEFAN HOHLSTEN!», tel était le jeu de mot inscrit sur le drap, point d’exclamation compris, en référence à la prétendue vacuité des propos du journaliste. Auparavant, Stefan Hohler avait sévèrement critiqué la si- tuation de l’ancien site industriel, squatté depuis 2013 et propriété de la ville de Zurich. Selon lui, le conseil municipal devait imposer un règlement intérieur et protéger la popu- lation du bruit. Les squatters n’ont visiblement pas apprécié.

Les journalistes doivent pouvoir supporter ce genre de réaction. Le journalisme de proximité n’est pas fait pour ceux qui recherchent l’harmonie à tout prix. En s’aventurant à l’extérieur, en observant et en racontant ce qui se passe, on ne se fait pas que des amis. Les squatters se défendent à coup de banderoles, les politiciens vocifèrent au téléphone, les entrepreneurs ont recours à des consultants en RP ou à des avocats en cas d’enquête désagréable ou se plaignent directement auprès du rédacteur en chef lorsqu’ils se sentent traités injustement par les journalistes. Celui-ci doit alors protéger ses propres journalistes.

Le journalisme de proximité n’est pas fait pour ceux qui recherchent l’harmonie à tout prix, mais il nous aide à comprendre nos modes de vie et comment les améliorer.

Texte: Judith Wittwer (Rédactrice en chef du Tages-Anzeiger)

Il est plus facile de critiquer le président des États-Unis

Pour un journaliste, il est plus facile de critiquer le président des États-Unis que le conseil municipal local. Il y a peu de chance que Donald Trump lise le commentaire, mais le journaliste rencontre le politicien local tous les matins à la station de tram et doit supporter sa mauvaise humeur.

Le journalisme de proximité est mal considéré, à tort, car la proximité est un terrain di icile. En revanche, la proximité est concrète. Le reportage du Tages-Anzeiger sur un garçon obèse hospitalisé dans une maison de retraite de Winterthur et qui finit par y mourir illustre que les services sociaux sont dépassés face à ces cas extrêmes. L’enquête portant sur le bruit généré par un stade de football à Herrliberg prouve que la société fait preuve de moins en moins de tolérance.

Les journalistes de proximité sont les avocats de la population. Leurs articles contribuent de manière essentielle au bon fonctionnement de la communauté. Les journalistes de proximité soulignent des résultats, révèlent des défaillances, déclenchent des débats. Souvent, ils sont aussi de simples chroniqueurs des événements locaux.

La naissance d’un nouveau marché

Depuis sa création il y a 125 ans, le «Tages-Anzeiger» accorde beaucoup d’importance à la proximité. Les événements locaux ont même joué un rôle décisif dans sa création.

Le 1er janvier 1893, c’est-à-dire environ deux mois avant la publication du premier numéro, Zurich devient la plus grande ville de Suisse. Onze communes jusqu’alors indépendantes sont intégrées à la zone urbaine, qui devient un marché attractif. Cette fusion ne fait pas seulement de Zurich une ville plus grande: l’essor économique naissant et l’industrialisation la rendent aussi plus prolétaire. Le mouvement ouvrier devient un élément politique. Le canton de Zurich compte alors 41 journaux, dont une majorité est proche des radicaux ou du parti démocrate, comme l’écrivait Hans Heinrich Coninx, ancien président du conseil d’administration de Tamedia, dans le livre publié à l’occasion du centenaire du groupe médiatique zurichois. À l’époque, la presse d’opinion, liée à des partis politiques, domine le paysage médiatique.

Les fondateurs du «Tages-Anzeiger», Wilhelm Girardet et Fritz Walz, créent sciemment un journal neutre, indépendant des partis politiques. Leur devise: «Tout pour le public, par le public.» Les lecteurs ont la possibilité de s’exprimer sur la fusion des communes et d’autres évolutions d’actualité dans le courrier des lecteurs, quelque chose que les autres journaux proposaient à peine. Autre originalité pour l’époque: dans leur premier numéro, les deux fondateurs s’adressent délibérément aux femmes en tant que lectrices.

Le «Tages-Anzeiger» se veut un journal local, un pont entre la ville et la campagne, mais aussi un journal familial, «qui ne se contente pas d’ennuyer les hommes avec de la politique, mais qui o re également aux femmes une lecture plaisante et distrayante».

Reportage en live et blog communal

Le «Tages-Anzeiger» se considère encore aujourd’hui comme une sorte de forum. Malgré son rayonnement national et son tirage (le plus important pour un journal par abonnement dans toute la Suisse), son cœur est à Zurich. La politique et l’économie municipales et cantonales sont traitées de manière aussi indépendante, engagée et critique que les événements culturels et sportifs de la région de Zurich.

La transformation numérique a toutefois modifié le travail des journalistes de proximité. Aujourd’hui, le journaliste politique couvre en direct, sur Internet, les principales conférences de presse du Conseil d’État. Après le match de football, la journaliste spécialisée dans les a aires policières transmet des clichés et de courtes vidéos de hooligans pour qu’ils soient traités en salle de rédaction.

Les progrès technologiques o rent de nouvelles possibilités au journalisme de proximité. Il est possible de réaliser une enquête en ligne auprès des lecteurs sans grande di iculté. Les réseaux sociaux o rent des pistes intéressantes pour des histoires locales. Et le blog de la ville n’a plus besoin d’impri- merie. Il est aussi peu cher et rapide à lancer pour un vieux journal local que pour un magazine en ligne régional récent.

Pourtant, la Suisse ne compte encore aujourd’hui que quelques rares journaux régionaux en ligne. Le journalisme de proximité en ligne n’a pas encore exploité toutes ses possibilités. Les recettes publicitaires des journaux reculent nettement. Jusqu’à présent, le commerce local ne s’est montré que peu intéressé par les annonces sur Internet. Pourtant, la publicité du boulanger du coin pourrait appa- raître sur le portable du lecteur des informations locales au moment où il sort du tram et se trouve devant le magasin. Ce qui se passe devant notre porte est aussi intéressant pour le commerce. Nous avons donc tous intérêt à observer notre environnement de plus près et à nous renseigner.

© Tamedia